Des produits biosourcés pour valoriser les essences forestières de demain

Les changements climatiques transforment progressivement les forêts québécoises. Si cette réalité soulève plusieurs défis pour l’industrie forestière, elle ouvre également la porte à de nouvelles occasions d’affaires. Une récente étude menée dans les Laurentides démontre que certaines essences appelées à devenir plus abondantes pourraient alimenter de nouvelles filières de produits biosourcés à valeur ajoutée, notamment le biochar et les extraits bioactifs d’écorces.

Réalisé par le CERFO, Innofibre, le Cégep de Sainte-Foy, le Cégep de Trois-Rivières et des partenaires industriels, le projet visait à répondre à une question simple : comment mieux valoriser la ressource forestière dans un contexte où la forêt de demain ne ressemblera plus à celle d’aujourd’hui ?

Une forêt en transformation

Grâce à des simulations réalisées sur un horizon de 100 ans dans l’unité d’aménagement 064-71 des Laurentides, les chercheurs ont étudié l’effet des changements climatiques sur la composition future des peuplements forestiers.

Les résultats montrent que certaines essences feuillues devraient gagner en importance au cours des prochaines décennies. L’érable rouge ressort particulièrement comme l’une des grandes gagnantes du réchauffement climatique. Le hêtre à grandes feuilles et l’érable à sucre pourraient également voir leur présence augmenter dans plusieurs secteurs. À l’inverse, le bouleau à papier devrait connaître une diminution progressive de ses volumes.

Ces changements entraîneront des conséquences directes sur les matières premières disponibles pour l’industrie forestière. Une part croissante du bois récolté pourrait se retrouver dans les catégories traditionnellement moins rentables, comme le bois destiné aux pâtes et papiers, la carie ou certains résidus forestiers.

Or, lorsqu’il n’existe pas de débouchés intéressants pour ces volumes, c’est toute la chaîne de valeur qui peut être fragilisée. La rentabilité des opérations forestières dépend souvent de la capacité à valoriser l’ensemble de l’arbre, et non seulement les meilleures billes destinées au sciage ou au déroulage.

Transformer les bois sous-utilisés en produits à valeur ajoutée

Pour relever ce défi, l’équipe de recherche s’est intéressée à deux voies de valorisation prometteuses.

La première concerne la production de biochar. Ce matériau riche en carbone est obtenu par pyrolyse, un procédé qui consiste à chauffer la biomasse en l’absence d’oxygène. Le biochar est déjà utilisé dans certains secteurs comme l’agriculture, où il améliore les propriétés des sols, ainsi qu’en filtration et dans diverses applications industrielles.

Les essais réalisés sur cinq essences feuillues ont démontré qu’il est possible d’obtenir des biochars présentant des caractéristiques relativement similaires, peu importe l’essence utilisée. Cette constatation est importante puisqu’elle laisse entrevoir une certaine flexibilité d’approvisionnement pour une éventuelle production industrielle.

La seconde voie explorée concerne les extraits bioactifs obtenus à partir des écorces. Souvent considérées comme un sous-produit de faible valeur, les écorces renferment pourtant de nombreux composés aux propriétés intéressantes. Les analyses réalisées ont montré que plusieurs extraits possèdent une activité antioxydante notable et un certain potentiel antimicrobien.

Ces propriétés ouvrent la porte à des applications dans des secteurs à plus forte valeur ajoutée, notamment les cosmétiques, les ingrédients fonctionnels et certains produits de santé naturelle. Parmi les essences étudiées, le bouleau jaune s’est particulièrement distingué par la qualité de ses extraits antioxydants.

Un potentiel financier bien réel

L’un des aspects les plus intéressants du projet réside dans son analyse financière.

Les résultats montrent que le biochar, pris isolément, demeure difficile à rentabiliser dans les conditions actuelles. Les coûts d’approvisionnement et de transformation limitent sa compétitivité, sauf dans certains scénarios optimistes.

La situation est toutefois différente pour les extraits bioactifs. En raison de leur valeur marchande potentiellement élevée, ceux-ci offrent des perspectives beaucoup plus favorables.

C’est surtout lorsqu’on combine plusieurs produits issus de la biomasse pour rentabiliser l’ensemble de la ressource que le portrait devient particulièrement intéressant. Selon les analyses réalisées, une approche intégrée permettant de produire du biochar et des extraits bioactifs pourrait générer un bénéfice d’environ 24 $ par mètre cube de bois de faible qualité transformé.

À l’échelle du territoire étudié, le potentiel est significatif. Les chercheurs estiment que la valorisation du bois de pâte, de la carie, des écorces, des branches marchandes et d’autres volumes actuellement peu utilisés pourrait représenter un bénéfice annuel d’environ 8,7 millions de dollars dans les conditions actuelles. Sous l’effet des changements climatiques et de l’évolution prévue de la ressource forestière, ce potentiel pourrait atteindre près de 11,7 millions de dollars par année à l’horizon 2120.

Une stratégie d’adaptation pour la forêt québécoise

Au-delà des chiffres, cette étude met en lumière une réalité importante : l’adaptation aux changements climatiques ne passera pas uniquement par de nouvelles pratiques sylvicoles. Elle nécessitera également le développement de nouvelles filières capables de tirer davantage de valeur de la biomasse forestière.

Alors que la composition des forêts continuera d’évoluer, la capacité à transformer des volumes aujourd’hui considérés comme peu rentables pourrait devenir un facteur clé de résilience pour l’ensemble du secteur forestier québécois.

Les produits biosourcés ne remplaceront pas les marchés traditionnels du bois. Ils pourraient toutefois devenir un complément stratégique permettant de soutenir les opérations forestières, de diversifier les revenus des entreprises et de mieux valoriser chaque arbre récolté.

Dans un contexte où les changements climatiques redessinent progressivement la forêt québécoise, l’innovation pourrait bien transformer certains défis en nouvelles occasions de développement économique durable.